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Les organisations « durables » à la lueur du concept d’autogestion : le cas des SCOP, entre mythes et réalités

Claudine Batazzi et Henri Alexis

Résumé : Nous avons choisi d’analyser les processus de transformation de formes symboliques comme les utopies ou les mythes, en « réalités », entendons par là, leur matérialisation en formes organisationnelles. Par exemple, comment des valeurs comme l’égalité, la démocratie ou encore la pérennité s’incarnent-elles dans des types d’organisations et de gouvernance ? En d’autres termes, quelles sont les médiations qui facilitent le passage de formes symboliques à des formes « concrètes » d’organisations ? Quelles dynamiques se mettent en œuvre ?
Une prise en considération d’une forme spécifique d’organisation : les SCOP de la région PACA, à travers une analyse qualitative de sites web institutionnels et privés, nous permettra d’étudier les liens entre formes symboliques et formes organisationnelles. C’est bien la performativité du symbolique à travers les utopies sociales et organisationnelles, que nous avons choisi d’éclairer ici à la lueur du concept d’autogestion et d’organisation « durable ». 


Mots-clés :
Société Coopérative et Participative, autogestion, Responsabilité Sociétale des entreprises, formes symboliques, utopies sociales

INTRODUCTION

Le monde social étant indissociablement lié au symbolique[1], les comportements des individus, leurs pratiques professionnelles, leurs consommations de biens et de services ne constituent pas forcément en eux-mêmes des symboles mais ne peuvent exister en dehors d’un système symbolique[2]. De même, toute organisation constitue à la fois un imaginaire social (utopies, mythes…) et une réalité matérielle et économique (organigramme, style de management, statut et finalité de l’organisation…). Et c’est « l’ensemble » de ces dimensions qui fournit du sens à l’individu. Il devient alors loisible de constater un enchaînement des utopies organisationnelles au fil des époques, étroitement mêlé à une mutation des paradigmes économiques. Mais chaque nouvelle utopie n’a pas pour autant chassé la précédente, elle l’a même souvent complétée. Ainsi, l’utopie de l’autogestion et de la technicité apparue dans les années 1960, fut renforcée dans les années 1970, sous l’influence naissante des modèles de management japonais, par l’utopie de la communauté de travail (coopératives, cercles de qualité…). A la mise en œuvre d’outils d’autogestion considérés comme scientifiques (à l’instar des tableaux de bord), se sont adjointes des notions de travail collaboratif et d’adhésion à des valeurs communes.

Dans les années 1980, les entreprises japonaises, érigées alors en parangon, participent fortement, dans les sociétés occidentales, au développement d’utopies liées à la participation, à la transparence, à l’égalité… et matérialisées par les concepts de culture d’entreprise, de communication interne, de management interculturel… L’entreprise est valorisée socialement, s’inscrivant même dans un vaste « projet de société »[3], ramené « pour la forme », à celui de « projet d’entreprise ». A partir des années 2000, les entreprises orientent alors ostensiblement leurs « projets d’entreprises » vers une prise en considération croissante du social et de l’environnement. Pourtant, si certains managers considèrent la « démarche sociétale » véritablement dans une perspective systémique, où l’économique, le social et l’environnemental méritent d’être pensés conjointement, d’autres la considèrent davantage comme un outil de marketing supplémentaire (d’où certaines campagnes publicitaires qualifiées de greenwashing). Plus précisément, les principes de la RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises), bien qu’initiés dans les années 1970, ne se développeront vraiment qu’à partir des années 2000. Le concept dépasse promptement la seule protection de l’environnement, pour s’insérer dans une vaste prise de conscience « sociétale » (une éthique des affaires avec la clientèle, un management respectueux des salariés, des négociations commerciales équitables avec les fournisseurs…). Et parmi la multiplicité des formes organisationnelles empruntées par la RSE, nous ne pouvons ignorer celle de l’autogestion et toute la symbolique qui lui est étroitement liée. Le travail est alors envisagé au cœur de différentes utopies relatives à l’égalité, à la transparence et à l’entraide, des utopies dont la matérialisation engendrerait l’abolition des relations dominants/dominés, des abus de pouvoir, des inégalités professionnelles…

Il en serait ainsi des SCOP[4], formes d’organisations autogérées qui se définissent comme des « entreprises participatives et responsables (…) dont la réussite repose essentiellement sur l’implication et la motivation des salariés, associés dans l’entreprise ». Ces sociétés bien que commerciales et présentes dans tous les secteurs d’activités, prônent pourtant des valeurs liées à la démocratie, à la responsabilité, à la solidarité... Dans la région PACA[5], par exemple, les SCOP représentent plus de 220 entreprises, regroupant environ 3000 salariés[6]. Et l’utopie d’une organisation solidaire et pérenne, capable de fonctionner en auto-organisation, paraît ainsi se matérialiser dans la SCOP. Depuis 2001, sous le joug des préoccupations environnementales, une nouvelle variante est instituée : la SCIC[7], qui étend sa gestion sociale à des préoccupations liées au développement durable et au respect des territoires.

Ainsi, dans ce travail de recherche, nous explorerons les processus de transformation de formes symboliques comme les utopies ou les mythes, en « réalités », entendons par là, leur matérialisation en formes organisationnelles. Par exemple, comment des valeurs comme l’égalité, la démocratie ou encore la pérennité s’incarnent-elles dans des types d’organisations et de gouvernance ? En d’autres termes, quelles sont les médiations qui facilitent le passage de formes symboliques à des formes « concrètes » d’organisations ? Quelles dynamiques se mettent en œuvre ?

Pour répondre à ce questionnement, nous avons choisi, dans cette recherche, d’analyser le concept d’autogestion et les dimensions symboliques qui le légitiment et le constituent d’une même force. Une prise en considération des SCOP de la région PACA, à travers une analyse qualitative de sites web institutionnels, nous permettra d’éclairer le lien entre formes symboliques et formes organisationnelles. C’est bien la performativité du symbolique à travers les utopies sociales et organisationnelles, que nous avons choisi d’explorer par et dans une forme spécifique d’organisation : les coopératives (les SCOP et les SCIC). En apparentant ces dernières à des formes possibles d’organisations durables, nous mettons en lumière aussi bien les utopies et mythes qui les sous-tendent, que les médiations qui en permettent la matérialisation.

I - LA SCOP : DE L'UTOPIE DE LA DÉMOCRATIE À LA FORME ORGANISATIONNELLE DE L'AUTOGESTION

Les SCOP sont investies d’une double mission : l’une économique (produire des biens, investir, commercialiser, recruter…), l’autre sociale (associer les salariés à la gestion de l’organisation, établir des relations étroites avec le tissu économique local, les pouvoirs publics locaux…) et cela au cœur d’une économie de marché. 

Ainsi, la SCOP apparaît comme un modèle d’organisation hybride, empreint d’une volonté de  (ré)conciliation entre le social et l’économique, entre l’humain et la structure. Une analyse du site institutionnel des SCOP de la région PACA[8] énonce et reprend à l’envi, les quatre valeurs fondatrices de ces organisations : « démocratie, responsabilité, solidarité et efficacité ». Ainsi, par exemple, la notion de solidarité s’incarne dans un service permanent de conseils et de formations, réservé aux membres des SCOP.

Si les trois premiers termes du slogan des SCOP s’inscrivent plutôt dans une conception sociale des organisations, la notion « d’efficacité » repositionne l’ensemble dans une préoccupation économique.

Le concept organisationnel qui nous a semblé le mieux réunir les quatre valeurs autour desquelles s’instituaient les SCOP, est celui « d’organisation autogérée », les SCIC concrétisant même de façon plus affirmée que les SCOP, les notions de « responsabilité » et de « solidarité ». Aussi les SCIC, à l’apparence plus marquée d’organisations durables, tout au moins dans les discours, seront-elles questionnées dans notre deuxième partie.

En reprenant les termes les plus utilisés pour définir ce type d’organisations, nous posons la SCOP comme la matérialisation de formes symboliques liées à la « démocratie » et à « l’efficacité ». Le slogan « la démocratie nous réussit » rend possible le rapprochement de deux concepts a priori antagonistes, celui de « démocratie », entendons-par là l’égalité et la participation de tous, et la notion de performance économique indissociable d’un capitalisme associé traditionnellement à la production d’inégalités entre capital et travail.

Nous ne pouvons, par ailleurs, passer sous silence une doxa managériale actuelle, qui prône les vertus d’un management participatif tout en demeurant dans des pratiques très directives. Ainsi les idéologies de participation, d’égalité et finalement de démocratie se heurtent à des paradoxes criants[9]. L’idéologie managériale contemporaine peut même être rapprochée d’une doctrine[10] à travers le déploiement abusif et récurrent de notions managériales liées à la transparence, à l’échange ou à l’entraide[11]. Ce type de discours est qualifié par Jean-Pierre Le Goff, de « rhétorique de l’autonomie et de la responsabilité »[12].

En effet, certains modèles de management perdurent en dépit d’une prise de conscience généralisée de leurs limites. Il en est ainsi de l’objectivisme caractérisé par la mesure et le calcul, du fonctionnalisme qui perçoit l’organisation comme une donnée ou encore de l’utilitarisme dont la réflexion se doit d’être forcément au service de l’action ou enfin de l’économique, tenté de ramener l’humain à un simple facteur de l’organisation[13]. Force est alors de constater un décalage entre les discours et les pratiques de nombreuses organisations.

La gestion démocratique des SCOP paraît toutefois atténuer cette dissonance, chaque individu disposant réellement d’une voix. Il s’agit bien d’une participation effective et égalitaire dans les prises de décisions. La loi du 10 septembre 1947 «Chaque associé dispose d’une voix à l’assemblée générale, à moins que les lois particulières à la catégorie de coopératives intéressées n’en disposent autrement» devient objet de communication pour encourager la création de nouvelles SCOP[14]. La SCOP symbolise ainsi la démocratie par sa forme d’autogestion ; la gouvernance n’est plus l’apanage de quelques-uns mais devient la fonction de tous.

Ainsi, la plupart des discours semble relever de l’enchantement « mettre l'humain au centre de nos préoccupations, c'est une vigilance de tous les instants mais c'est un bonheur à vivre au jour le jour[15]. Il en est ainsi de la pléthore de témoignages dithyrambiques mis en ligne sur le site officiel des SCOP, et pour illustrer cette rhétorique par du verbatim : « Le statut coopératif s'impose tout naturellement pour des questions idéologiques »[16], « travailler ensemble en bonne intelligence » [17] [les salariés] deviennent « maîtres de leur destin »[18].

L’humain placé au cœur de la structure dans l’idéologie coopérative, devient ainsi partie intégrante d’un processus d’auto-organisation, d’autogestion. Les modèles traditionnels de gestion des organisations ne peuvent que s’effacer - ou du moins la communication institutionnelle des SCOP tend à nous en persuader - devant une nouvelle utopie managériale, celle de la démocratie. Ainsi, « l’autocratie » devient « le partage démocratique du pouvoir », la « rivalité » se transforme en « coopération », et « les relations déshumanisées » en « construction de liens forts »[19].

Il est exact que la réfutation scientifique des principes mécaniques et thermodynamiques d’organisation des systèmes, a entrainé la remise en cause des modèles de gouvernances centralisées et hiérarchiques[20]. En effet, dans une posture cybernétique, nous ne pouvons que délaisser un schéma de stimulus-réponse de causalité linéaire pour rejoindre une perspective de pilotage par incorporation récursive d’informations.

En d’autres termes, un système, une organisation, tend vers le désordre, le déséquilibre, s’il n’est compensé par un processus de régularisation qui s’opère au travers des échanges permanents d’informations et d’énergie[21].

Pourtant, en évoquant le concept d’organisation, il est bien difficile de se détacher des préceptes fonctionnalistes qui lui sont habituellement liés[22]. Et si les structures sont constituées par des règles, comme tout système social, elles sont également formées par des relations entre les hommes. Et l’imbrication de l’individu dans le social…. aussi bien que l’inverse… révèle là toute sa complexité.

Pourtant, ces jeux d’interactions présentés comme ponctuels, hasardeux et imprévisibles s’inscrivent, quand-même, dans un ensemble dynamique qui leur assure une certaine cohérence, et qu’il nous est possible de rapprocher du principe d’auto-organisation. Nous retrouvons ainsi dans le principe d’auto-organisation, les conclusions de deux éminents biologistes, Francisco Varela et Henri Atlan établies à partir de l’étude de systèmes vivants, bien que leurs points de vue respectifs divergent. Pour Varela, l’auto-organisation se forge au cœur d’un système clos[23], tandis que pour Atlan, elle prend en compte les interactions de ce système avec son environnement. Plus précisément pour Varela, l’émergence, source de nouveauté, résulte de la dynamique interne à un système donné « Il y a la nouveauté si le simple fait d’interroger le comportement d’un système et d’entrer en interaction avec lui transforme sa dynamique conjointement avec le système observé, dynamique qui peut elle-même être dotée d’un comportement auto-organisateur »[24]. Les interactions entre des éléments existants suffiraient à renouveler sans cesse le système et à assurer la pérennité des formes qui en découlent. « Tout comportement auto-organisé est engendré par la diversité de la cohérence interne d’un système opérationnellement clos »[25]. Dans une posture épistémologique, nous nous rapprochons même de la notion « d’autopoïese » (autocréation d’un système par lui-même).

Ce concept peut être apparenté à un système qui se reproduirait au travers des éléments qui le composent, via des mécanismes intrinsèques d’interaction et de transformation. « L’auto-organisation ou autopoïese est une émergence ou genèse permanente : l’organisation travaillant en permanence à sa propre reconstitution »[26]. Cette notion expliquerait, tout au moins en partie, aussi bien la dynamique que la régulation des formes organisationnelles.

Le concept d’autopoïese de Varela demeure toutefois clos sur un plan organisationnel. Et même si la frontière semble dynamique, il ne s’agit pas moins d’une clôture opérationnelle. « Un système autopoïétique engendre et spécifie continuellement la production de ses composants, et se maintient comme une organisation topologiquement délimitée, par une frontière réagissant aux perturbations externes en les compensant »[27]. Comme pour contourner cette contrainte, Varela envisageait tout de même dans le processus d’auto-organisation, des mécanismes capables de produire des diversités[28].

La posture constructiviste se renforce chez Edgar Morin. En effet, le sociologue admet une véritable dépendance des organisations à leur environnement, dépendance qui se traduit concrètement par une intégration de celui-ci dans le processus de structuration. « L’idée d’autoproduction ou d’auto-organisation n’exclut pas la dépendance à l’égard du monde extérieur ; au contraire, elle l’implique. L’auto-organisation est en fait une auto-éco-organisation. »[29]. Et de cette notion d’auto-organisation, Morin nous entraîne vers celle d’autonomie qu’il devient possible d’appliquer à toute forme organisationnelle. Cette dernière par un phénomène d’émergence et de retour d’informations, produirait les conditions de sa propre pérennité. L’émergence permet à l’organisation de se reproduire et d’évoluer tandis qu’un effet de rétroactivité, oriente et guide l’ensemble : « l’idée systémique d’émergence et l’idée cybernétique de rétroaction permettent de concevoir, en même temps que l’organisation, l’autonomie de l’organisation »[30].

Mais si le principe d’auto-organisation s’inscrit dans une notion de bouclage interne où les éléments à l’intérieur du système se modifient les uns aux contacts des autres, nous nous heurtons alors à un paradoxe : bien que fonctionnant en circuit fermé, le système crée de nouvelles formes organisationnelles, de nouvelles réalités. « L’auto-organisation renvoie (…) à la non-réalité extérieure, puisque ce n’est pas du dehors que nous recevons des informations mais du dedans que l’échange entre divers niveaux produit de la communication »[31].

De même, l’intention (objectifs, enjeux…) de certains acteurs, dirigeants, actionnaires, pouvoirs publics… peut difficilement être totalement écartée du processus de formation des organisations. Et si dans une SCOP, les objectifs de ces acteurs sont d’encourager la démocratie et la participation de tous, ils peuvent être tentés, dans le plus grand paradoxe, de « susciter le spontané » ou de « guider l’émergent », même si le caractère « véritablement » émergent des interactions entre les acteurs et les situations rend difficile toute forme de planification stricte. « Les faits objectivement constatables résultent alors de l’interaction de décisions individuelles et collectives prises par des acteurs autonomes se déterminant à partir de principes simples »[32].

A la stratégie des acteurs s’adjoint un phénomène d’anticipation qui résulte des intentions que l’homme attribue à ses semblables et qui vont guider ses actions[33]. La réalité sociale n’est pas indépendante des représentations et des prédictions comme l’avait exposé Robert K. Merton à travers le mécanisme des prophéties auto-réalisatrices.

Ainsi Edgar Morin n’a pu s’empêcher de souligner le paradoxe d’une organisation autonome dans son fonctionnement mais dépendante de son environnement : «la notion d’autonomie ne peut être conçue qu’en relation avec l’idée de dépendance »[34]. C’est ici l’abandon d’une position binaire entre autonomie et dépendance, et Morin prolonge le phénomène d’auto-organisation par le principe de récursivité et le considère comme une condition sine qua non de pérennité de toute organisation. « Un processus récursif est un processus dont les produits ou les effets sont nécessaires à sa propre régénération, c’est-à-dire à sa propre existence »[35]. Ainsi l’idéologie des SCOP rejoint ce modèle théorique en suscitant les interactions entre des préoccupations humaines, sociales, environnementales et économiques, intimement inscrites dans une logique de pérennité.

Et le modèle des SCIC par l’intégration forte de la protection de l’environnement dans leurs stratégies, s’inscrirait encore davantage dans le processus d’auto-organisation d’Edgar Morin en admettant un mécanisme de récursivité qui assurerait d’autant plus, la pérennité de l’ensemble (économie, social et environnemental étant pensés conjointement dans une logique de pérennité).

II - LES SCIC OU LA MATÉRIALISATION DE L'UTOPIE D'UN MONDE MEILLEUR

Les SCIC (Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif), constituent une autre forme d’organisation dite sociale et solidaire, toujours basée sur le principe de l’autogestion comme mode de fonctionnement, mais inscrite dans un plus large référentiel symbolique, puisque les notions de solidarité (entre les hommes, entre les générations…) et de responsabilité (envers le monde entier, la planète…) sont adjointes et reviennent fréquemment dans leurs communications.

Ainsi dans la structure narrative du site officiel des SCIC[36], la dimension humaine se veut prégnante comme le précise un texte court, explicatif du logo LES SCIC. « Des couleurs originales combinant la force de l’institutionnel et la chaleur de l’humain. Un symbole fort : deux S imbriqués formant un maillon de chaîne ». De même la référence récurrente à un « ancrage territorial » s’inscrit dans une dimension symbolique liée, quant à elle, à la communauté, à travers le fait que les SCIC favorisent les actions de proximité et le maillage des acteurs d’un même bassin d’emploi[37].

Les discours des SCOP ou des SCIC ou à propos de celles-ci, s’inscrivent dans une valorisation du changement avec une très nette distinction entre ce qui était fait auparavant, et le changement induit par cette « nouvelle » forme d’organisation. Par exemple, les SCIC luttent contre « la délocalisation et le chômage » par une « préservation et un développement de l’emploi », ou bien s’insurgent contre « la spéculation » et prônent « la juste répartition des richesses crées ». [38] Dans la presse, ces organisations sont même présentées telles des solutions à la crise économique. « Dans le contexte de notre situation économique, ce modèle d’organisation d’entreprise semble mieux résister à la crise que les entreprises conventionnelles à finalité lucrative, et cela même en raison de son caractère coopératif »[39].

Ainsi les SCIC reprennent l’idéologie coopérative des SCOP élaborée à partir des valeurs de fraternité entre les hommes et de symbiose entre l’homme et son environnement « Le pari essentiel du mouvement coopératif repose sur les hommes. Ils sont la richesse de nos entreprises.[40] Nous ne défendons pas l’homme dans l’entreprise, mais l’entreprise par les hommes », mais la renforcent par une idéologie humaniste plus profondément ancrée dans la transmission, la pérennité et l’osmose entre l’homme et la nature. « Inscrit dans une logique de développement local et durable [La SCIC] est ancrée dans un territoire, favorise l’action de proximité et le maillage des acteurs d’un même bassin d’emploi ».[41]

Si l’esprit de coopération et de participation se retrouve quasiment dans les deux formes d’organisations coopératives que sont la SCOP et la SCIC, la distinction juridique de cette dernière lui permet d’inclure dans la constitution de son capital des membres externes (des clients, des bénévoles, des collectivités territoriales…)[42]. Et si l’un des slogans de la SCOP « il n’est de richesses que d’hommes »[43] s’applique tout autant à la SCIC, le concept de responsabilité sociétale est plus amplement développé dans le discours des SCIC, dépassant ainsi le binôme économie et social, pour se doter d’un troisième pilier, celui de la responsabilité sociétale[44].

Pourtant, certains chercheurs réfutent l’idée d’inscrire l’esprit communautaire dans le fonctionnement des organisations et des entreprises actuelles, régi principalement, selon eux, par des comportements individualistes, suscités par un management basé sur la compétition interpersonnelle. « Peut-on encore parler de « communauté affective » là où règne la singularité de condition et où se construit une atmosphère de travail mêlant coopération et concurrence ? »[45]. L’antagonisme des intérêts individuels dans les entreprises, par exemple, contredirait la notion même de communauté.

Ces formes d’organisations ont souvent à leur tête des dirigeants-entrepreneurs aux parcours singuliers et à l’engagement profond. Qu’ils soient diplômés de grandes écoles ou au contraire dotés seulement d’une expérience professionnelle significative voire uniquement de (bonne) volonté, ils ont en commun l’ambition d’inscrire le travail dans une dimension collaborative et démocratique. Les nombreux témoignages de ces dirigeants éclairent leur détermination de penser différemment l’organisation et de l’inscrire dans une logique autre que purement économique. Ce parcours d’entrepreneur qui demeure encore marginal dans nos sociétés, s’exprime pourtant comme un «besoin de donner du sens à ses actions, et la solution coopérative s’impose alors naturellement »[46] ou bien à travers la fierté de reconnaitre « des gens engagés qui défendent tous la même chose »[47] ou encore dans la volonté de «dépenser son énergie utilement»[48]. Ce modèle d’organisation issue d’une vision démocratique de l’entreprise, se concrétiserait par une implication directe des salariés-associés dans le fonctionnement.

Dans le paradigme de la complexité et au sein d’une approche systémique, les travaux d’Edgar Morin confortent la prégnance des interactions dans la constitution de tout système : « un tout organisé dispose de propriétés, y compris au niveau des parties, qui n’existent pas dans les parties isolées du tout. Ce sont des propriétés émergentes »[49]. Cette perspective confirme le caractère forcément émergent et évolutif des organisations, au gré des interactions qui les composent.

Pour Castoriadis[50], l’émergence apparaît, plus précisément, comme un processus permanent d’altération et de création. La notion n’en demeure pas moins ambivalente car la création en tant que nouveauté, n’en serait pas moins inscrite dans un champ antérieur de possibles. Effectivement, selon Giddens, même la tradition évolue, puisque réinventée à chaque génération[51].

Ainsi la création et/ou la transformation des organisations s’inscrivent toujours dans une continuité socio-historique et/ou institutionnelle pour Castoriadis[52], technique d’après Simondon[53], ou encore symbolique selon Cassirer[54]. Par exemple, pour illustrer la dimension socio-historique des organisations, nous reconnaissons que les modèles d’entreprises sociales et solidaires sont issus d’un modèle identique : celui de la firme privée[55]. Tout objet, idée ou pratique en apparence nouvelle, s’intègrerait, en fait, dans un continuum entre le passé (les vestiges, la mémoire, les traces) et le futur (les projets). Ainsi la coopérative peut être assimilée à un modèle hybride, à une « alternative au consumérisme aveugle, au matérialisme effréné et à la surconsommation »[56].

CONCLUSION

Si une organisation peut être assimilée à un noyau central de représentations[57], les SCOP ou les SCIC incarnent alors des formes symboliques liées à tout un imaginaire de la démocratie, de la fraternité, de la solidarité, profondément inscrit dans une (ré)conciliation du social et de l’économie, de l’homme et de la nature…

Si nous espérons, dans ce papier, avoir éclairé, tout au moins partiellement, les fondements symboliques qui sous-tendent les SCOP et les SCIC et donnent « sens » aux membres de celles-ci, une investigation auprès de ces derniers, nous amènera incontestablement à prendre en considération la notion de bricolage, telle que l’entendait Claude Levy Strauss[58], nous ouvrant ainsi d’autres perspectives de recherche. A travers le concept de bricolage, Claude Lévi-Strauss explique la construction de toute structure, par la mise en commun et l’articulation de signes épars, inévitablement empreints de références culturelles et sociales. Et c’est alors la coopérative qui incarnent, à notre sens, le plus distinctement, le concept de bricolage cognitif et symbolique de la part des individus, et leur participation d’un processus de récursivité entre forme symbolique et forme organisationnelle.

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Castoriadis, Cornelius, (1975), L’institution imaginaire de la société, Paris, Ed. du Seuil, coll. Essais.

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Le Goff, Jean-Pierre, (2000), Les illusions du management – Pour le retour du bon sens, Paris, Ed. La Découverte.

Lévi-Strauss, C. (1962), La pensée sauvage, Paris, Ed, Plon.


[1] Cornelius Castoriadis, (1975), « L’institution imaginaire de la société », Paris, Ed. du Seuil, coll. Essais.

[2]Baudrillard, Jean, (1996), La société de consommation, Paris, Ed. Gallimard, Coll. Folio, 1ère édition 1970.

[3] Jean-Pierre Le Goff, (2000), Les illusions du management – Pour le retour du bon sens, Paris, Ed. La Découverte, p. 140.

[4] Société Coopérative et Participative

[5] Provence Alpes Côte d’Azur, région administrative du Sud Est de la France.

[6] Site officiel Délégation Régionale de SCOP et SCIC Paca-Corse, www.les-scop-paca.coop

[7] Société Coopérative d’Intérêt Collectif

[8]http://www.les-scop-paca.coop/lesscop/cms/7128/accueil.dhtml

[9] Aubert, Nicole ; De Gaulejac, Vincent (1991), Le coût de l’excellence, Paris, Ed. du Seuil.

[10] Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion, idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social », Paris, Ed. du Seuil, p.11.

[11] Gino Gramaccia, (2001), Les actes de langage dans les organisations, Paris, Ed. L’Harmattan, p. 190.

[12] Jean-Pierre Le Goff (2000), Les illusions du management – Pour le retour du bon sens, op. cit. p. 25.

[13] Vincent de Gaulejac, (2005), op. cit. p. 82

[14] Extrait de l’article 9 de la loi du 10 septembre 1947

[15] http://www.les-scop.coop

[16] http://www.les-scop-idf.coop/info-cooperative/temoignages/archiecthic.htm

[17] http://www.les-scop-idf.coop/info-cooperative/temoignages-scop/ataraxia.htm

[18] http://www.les-scop-idf.coop/info-cooperative/temoignages-scop/procirep-scop.htm

[19]https://www.colibris-lemouvement.org/agir/guide-tnt/creer-une-scop-ou-une-scic

[20] Pierre Rosanvallon, (1983), «Formation et désintégration de la galaxie « auto », Ouvrage collectif suite au Colloque de Cerisy, l’auto-organisation, de la physique au politique, sous la direction de Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, Ed. du Seuil, colloque qui s’est tenu du 10 au 17 juin 1981, p. 456.

[21] Alain Van Cuyck, (2011) « Pour une anthropologie des formes organisationnelles. Règles, régulations, organisation, sémiose et perspective hologrammatique », op. cit. p. 234.

[22] Gino Gramaccia, (2001), op. cit. p. 23.

[23] F.J. Varela (1989), Autonomie et connaissance, essai sur le vivant, Paris, Ed. du Seuil.

[24] Francisco Varela (1983), L’auto-organisation : de l’apparence au mécanisme, in Ouvrage collectif suite au Colloque de Cerisy, (1983) l’auto-organisation, de la physique au politique, sous la direction de Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, Ed. du Seuil, colloque qui s’est tenu du 10 au 17 juin 1981, p. 162.

[25] Francisco Varela (1983), op. cit. p. 153.

[26] Céline Masoni Lacroix, (2008), L’émergence de formes. la forme réticulaire, de la culture à la communication, in Revue MEI Communication, organisation, symboles, Ed. L’Harmattan, n°29, p. 138.

[27] Olivier Penelaud,(2010), op. cit.

[28] Francisco Varela (1983), op. cit. p. 154.

[29] Edgar Morin, (1983) « Peut-on concevoir une science de l’autonomie ? », Ouvrage collectif suite au Colloque de Cerisy, (1983) l’auto-organisation, de la physique au politique, sous la direction de Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, Ed. du Seuil, colloque qui s’est tenu du 10 au 17 juin 1981, p. 321.

[30] Edgar Morin, (1983), op. cit. p. 320.

[31] Lucien Sfez ((1999), La communication, op. cit. p. 58.

[32] Roger Guesnerie, (1983), « L’influence des représentations des acteurs sur les faits économiques et sociaux objectivement constatables : une contribution introductive » in Ouvrage collectif suite au Colloque de Cerisy, (1983) l’auto-organisation, de la physique au politique, sous la direction de Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, Ed. du Seuil, colloque qui s’est tenu du 10 au 17 juin 1981, p. 488.

[33] Roger Guesnerie, (1983), op. cit. p. 492.

[34] Edgar Morin, (1983), op. cit. p. 320.

[35] Edgar Morin, (1983), op. cit. p. 321.

[36] http://www.les-scic.coop/sites/fr/les-scic/

[37] http://www.les-scic.coop/sites/fr/les-scic/les-scic/qu-est-ce-qu-une-scic.html

[38]https://www.colibris-lemouvement.org/agir/guide-tnt/creer-une-scop-ou-une-scic

[39]http://www.cresspaca.org/upload/documents/les-cahiers-de-lobservatoire-97.pdf

[40] http://www.les-scop-paca.coop/lesscop/cms/7130-105/les-scop-les-valeurs.dhtml

[41]http://www.cresspaca.org/upload/documents/les-cahiers-de-lobservatoire-97.pdf

[42] A hauteur d’un maximum de 50%.

[43] Philippe Leger, (2010), « il n’est de richesses que d’hommes », in Mediapart, 24 novembre,

[44] « L’économie sociale et solidaire dispose maintenant de ses experts en responsabilité sociétale »(2012), in échoplanète – Environnement, économie et solidarité en Provence, 18 décembre.

[45] Eric Roussel, (2008), « la figure du chef charismatique à l’intérieur du monde du travail et, plus spécifiquement encore, dans celui des entreprises privées », in les Cahiers de psychologie politique (en ligne), numéro 13, juillet.

[46]Laurence Ruffin est élue Directrice Générale par les salariés associés d’Alma en 2009 à l’âge de 31 ans. http://www.les-scop.coop/sites/fr/les-scop/Parcours-de-co-entrepreneurs

[47]Benoît Galetou est arrivé à 23 ans comme commercial chez Innov’Alu, une Scop limousine spécialisée dans les fermetures et menuiseries en aluminium. Trois ans plus tard, en 2006, il est élu le PDG parmi la trentaine de salariés.

[48] 25 ans après la création du Relais à Bruay-la-Buissière (Pas-de-Calais), Pierre Duponchel, fondateur et actuel président de l’union de Scop Le Relais, a reçu le Prix de l’entrepreneur social de l’année 2009 pour avoir quitté une carrière toute tracée dans l’industrie, pour s’investir « utilement », entendons-par là pour les autres et avec les autres. http://www.les-scop.coop/sites/fr/les-scop/Parcours-de-co-entrepreneurs.

[49] Edgar Morin, (1983) « Peut-on concevoir une science de l’autonomie ? », Ouvrage collectif suite au Colloque de Cerisy, l’auto-organisation, de la physique au politique, sous la direction de Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, Ed. du Seuil, colloque qui s’est tenu du 10 au 17 juin 1981, p. 319.

[50] Cornélius Castoriadis, (1975), L’institution imaginaire de la société, op. cit.

[51] Antony Giddens, (1994), Les conséquences de la modernité, Paris, Ed. L’harmattan, p. 44.

[52] Cornélius Castoriadis, (1975), L’institution imaginaire de la société, op. cit.

[53] Gilbert Simondon, (2001), Du monde d’existence des objets techniques, Paris, Ed. Aubier, coll. Aubier philosophie.

[54] Ernst Cassirer, (1972), La philosophie des formes symboliques – 1. Le langage, op. cit.

[55] Pénélope Codello-Guijarro ; Amina Béji-Bécheur (2015), « Gestion des entreprises sociales et solidaires », in Revue Française de Gestion, Ed. Lavoisier, volume 41, n°246.

[56] Marie J. Bouchard ; Valérie Michaud (2015), « La politique d’achat d’une coopérative de solidarité en environnement », in Revue Française de Gestion, Ed. Lavoisier, volume 41, n°246

[57]Jean Claude Abric, (1987). Coopération, compétition et représentations sociales. Cousset-Fribourg : DelVal, p. 64.

[58] Claude Lévi-Strauss, (1962), La pensée sauvage, Paris, Ed, Plon.


Auteurs

Claudine BATAZZI
Maître de Conférences HDR
Université de Nice Sophia Antipolis
Laboratoire I3M
IUT Nice Côte d’Azur

Henri ALEXIS
Professeur des Universités
Université de Nice Sophia Antipolis
Laboratoire I3M
IUT Nice Côte d’Azur


Citer cet article

Batazzi, C., et Alexis, H. (2015). Les organisations « durables » à la lueur du concept d’autogestion : le cas des SCOP, entre mythes et réalités. Actes de la 7ème édition du COSSI "Quel management pour une organisation durable?", 10-12 juin 2015 - EBSI, Université de Montréal (Québec), Canada.


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