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Culture de l’information, durabilité : objets-frontière pour une conceptualisation à facettes

Alain Chante, Lise Verlaet et Coleta Vaisman

Résumé : Au sein de cet article, nous nous intéressons aux termes « culture », « information » et « durable » au regard du concept d’ « objet-frontière » développé par Carlile. Nous envisageons l’objet-frontière tel un médiateur entre les concepts, les outils d’analyse et les modes d’interprétation de différentes disciplines. Cette réflexion nous conduira à avancer la notion de facettes et à développer les facettes d’information, de la culture. Enfin nous nous interrogerons sur le concept d’information durable.

Mots clés :
Culture de l’information, culture technique, compétences informationnelles, pratiques informationnelles, écologie informationnelle, environnement durable.
 

 

La polysémie et la plurivocité des termes « culture », « information », « durable », nous semble mériter une analyse et une exploitation avant de pouvoir passer à des applications au niveau des champs thématiques de l’information, de la communication et de la documentation.

Pour étudier ces concepts, nous nous sommes tout particulièrement intéressés au concept « d’objet-frontière » développé par Paul Carlile (2002, 2004), qui a souligné le problème des frontières qui se constituent dans le champ des connaissances dans la Revue d'anthropologie des connaissances (Trompette et Vink, 2009). Ces frontières peuvent être représentées et transformées par un objet-frontière qui participe à leur différenciation et à leur intégration.

Objet-frontière

La notion d’objet-frontière nécessite de définir de quelle frontière on parle. Pas celle des marges antiques, limite avec un espace jugé barbare et non fréquentable, ni la Frontier américaine, marge ouverte, frange pionnière d’une société en mouvement lieu de conquète et d’installation, (Buarque de Holanda, 1998). Pas la limite intangible, le « Mur » qui sépare, met en opposition, organise le front à front et le face à face, ni même celle dont l’existence « pousse à leur transgression, à leur dépassement, à l’essai de les abolir »  (Laske et Winkin, 1995) mais la position stratégique d’une zone qui met ouvertement et nécessairement en contact des éléments étrangers. Car « toute frontière...est le lieu de la dissociation et de l’association, de la séparation et de l’articulation. Elle est le filtre, qui à la fois refoule et laisse passer. Elle est ce par quoi s’établissent les courants osmotiques et ce qui empêche l’homogénéisation » (Morin, 1977, p 204). Frontière vient du latin frons. Si « le terme est relié à faire front, ligne de front, par glissements sémantiques, on rejoint faire face, façade, être face à, on arrive à être voisin. » (Chante, 2010 ).

On a signalé  dans le domaine de la géopolitique que la perception des frontières comme de simples lignes de séparation provient de visions centralistes ou livresques, habituées à voir de loin ou à partir de schémas ou de cartes simplificatrices. Par contre les frontaliers, ceux qui vivent et travaillent dans le voisinage de ces lignes les vivent et les voient comme des zones spécifiques de double communication, aux frontières elles-mêmes imprécises et mal délimitées. Il en est de même au niveau recherche : les limites sont fixées d’en haut, de trop haut sans envisager la réalité de terrain. En France en période d’habilitation, nous voyons descendre du ministère des attributions curieuses, le Traitement Automatique des Langues (TAL) en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) et non en Sciences du Langage (SL), l’Information Scientifique et Technique (IST) avec la Médiation Culturelle, dont on repère l’origine, l’influence d’une seule personne de pouvoir qui ne pense qu’au cas spécifique qu’elle connaît. Les « frontaliers disciplinaires », ensuite doivent s’adapter, remanier discrétement.

Car il y a des risques, qui ont été explicités par  E. Eveno  dans la revue Netcom:

Cette organisation de la science en champs plus ou moins imperméables les uns vis à vis des autres… rend par ailleurs fort délicat l’ensemble des tentatives qui visent, sous couvert d’interdisciplinarité, de transdisciplinarité voire de synthèse scientifique, à remettre en question les frontières entre l’ensemble des différents champs scientifiques (Eveno 2004 ).

Le chercheur qui a pour projet d’importer dans le champ de sa discipline des objets nouveaux n’est pas toujours assimilable à un innovateur (encore faut-il qu’il réussisse dans son entreprise et qu’elle ait des effets sur la recomposition du champ) c’est en tout cas, la plupart du temps, un marginal (Eveno, 2004),

souffrant d’une faible reconnaissance dans le champ d’appartenance, d’un isolement structurel et de ce fait d’une légitimité restreinte.

Nous suggérons un modèle, un exemple de frontière géographique rarissime qui pourrait donner l’exemple : le cas de l’Antarctique. D’une part un « territoire sans maître » objet de convoitise de 7 états fondant leurs prétentions territoriales sur la découverte, la proximité géographique ou l'accomplissement d'actes de souveraineté. Mais d’autre part une région particulièrement intéressante pour les scientifiques dans des conditions qui rendent la collaboration scientifique et la libre circulation des informations entre chercheurs nécessaires. De cela ressort le Traité sur l'Antarctique, signé par 12 pays, entré en vigueur le 23 juin 1961 qui fait de la région un continent réservé aux seules activités pacifiques et organise le « gel » des prétentions territoriales, sans abandon des droits ou revendications des 7 états concernés, mais droits que peuvent ignorer  les 5 autres s’ils le désirent.

Ce serait dans un cadre de ce genre que l’objet-frontière peut prendre tout son intérêt : de simple objet central, s’offrant à différents regards complémentaires, qui pourrait être modélisé par  des « parts de gâteau » (étape de la différentiation selon Carlile), puis lieu neutre, sans séparation où des liens se tresseraient  (étape de l’intégration selon Carlile), on pourrait aboutir à des liens directs entre les disciplines. C’est-à-dire que l’objet-frontière deviendrait un médiateur, qui lorsqu’il sera délaissé pour cause d’obsolescence, laissera une habitude, des reflexes de collaboration, des liens bien suturés. Il deviendrait non seulement sujet d’une pluridisciplinarité, d’une convergence dans une démarche d’hybridation « constitutive de la construction sociale des savoirs et de l’information » (Couzinet, 2011), objet d’interdisciplinarité, défendu par Laurent Mermet  (2004, p. 211- 212) qui consiste à établir de véritables connexions entre concepts, outils d’analyse et modes d’interprétation de différentes disciplines, car il ne suffit pas d’ajouter des disciplines sur un même objet d’analyse mais il faut faire se confronter diverses compétences disciplinaires afin de rendre plus pertinents ces concepts et outils d’analyse, ou d’étendre le champ des interprétations à partir de résultats eux-mêmes issus de protocoles d’analyse communs (Charaudeau, 2010), mais cause de transdisciplinarité, « transdisciplinarité est plus ambitieuse, (dont l’) objectif est de rassembler les savoirs au delà des disciplines en dépassant les frontières étroites fixées pour chacune d’entre elles. Elle est censée construire ses propres contenus et méthodes en exploitant de nombreuses disciplines » (Sellamna, Hawkins, 2012).

Cet objet-frontière pose le problème suivant. Les acteurs, dans les domaines où les connaissances ne sont pas encore stabilisées, se confrontent au besoin de concilier les significations différentes des objets sur lesquels ils tentent de s’accorder... La notion est donc étroitement liée aux questions de signification partagée et d’interprétation. Elle suppose l’existence d’une structure minimale de connaissance, reconnaissable par les membres de différents mondes sociaux. On se souvient du schéma de Moles insistant sur l’ensemble de reférents, sur la culture partagée, représenté sous la forme d’une inclusion plus ou moins forte entre deux cultures personnelles (Moles, 1981, p.21).

Le problème est que la tendance des disciplines à créer leur langage, à donner des définitions précises et ostracisantes à des termes classiques, car « chacun a son modèle de représentation pour décrire les structures et les contraintes d’intégrité, et son propre langage de requête qui caractérise les mécanismes d’accès aux données » (Boulanger, 1994), fait qu’on hésite sur les rapprochements : doit-on considérer que les sens différents conduisent à une séparation, ou que le fait d’utiliser le même terme est en soi un signal qu’il y a des possibilités de cohésion ?

Tout repose pour nous sur la récupération des sens d’autrefois, jugés à tort démodés, ou d’ailleurs. Qu’est ce que la mode[1] quand on se veut durable ?

Nous croyons aux démarches heuristiques. Ce qui a été dit n’a pas à être sacralisé (il doit être simplement respecté par le souci de la référence exacte), mais à devenir un objet réutilisable dans une autre construction. Nous sommes dans la sémiose illimitée de Peirce, nous sommes dans Moles et son approche de la créativité qui consiste en une  reconstruction à partir de « briques de savoir » récupérées (Moles, 1970 ; Moles, 1973). 

De la polysémie

La gestion des savoirs s’affronte à la multitude des approches : si « on a cru à la monosémie du terme scientifique… toute monosémie nouvelle est très vite remise en question… à cause des multiples emprunts entre spécialités, aux fractionnements des communautés techno-scientifiques » (Lederlin, 1998). « La polysémie est la règle dans les domaines scientifiques et techniques » (Pétroff, 1990, p189).

Chacun des termes, culture, technique, technicien, sciences, communication, fait débat, est interprété et utilisé de façon différente selon la science et les orientations des auteurs. Chacune des associations, culture technique, culture technicienne, technosciences, révolution communicationnelle augmente la diversité au lieu de la réduire.

La multiplicité des liens possibles (remplacement, passage, cohabitation ou collaboration, conscience de l’autre ou ignorance, concurrence ou complémentarité), leur évolutivité au fil du temps (ou plutôt d’un espace temps), complexifie encore le schéma global.
Il faudrait même envisager toutes les liaisons possibles entre deux termes ayant des significations différentes. Certes, toutes les liaisons possibles n’ont pas été abordées par les auteurs. Mais on sait par ailleurs (Winkin, 1997), qu’aujourd’hui la communication intègre dans son champ le non-dit.

Facettes

Il nous semble impossible d’oublier ces aspects quand on a décidé de travailler sur l’un d’entre eux. C’est pour cela que nous avons avancé la notion de facettes.

Chaque notion, comme un bâtiment, présente une façade, le mur extérieur où se trouve l’entrée principale, et des faces, d’autres murs délimitant le volume.
Exploitation de l’image : une façade a souvent « une apparence trompeuse », n’est « que l’apparence de la réalité » (dictionnaire Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) ; par contre chaque face peut présenter une entrée pour un public déterminé (entrée des fournisseurs, entrée des artistes, entrée du public).

Les facettes sont des « petites surfaces planes, nettement délimitées » qui au figuré peuvent concerner des « manifestations de l’esprit humain », devenant un « aspect particulier présenté suivant le point de vue où l'on se place » (ibid.), les « critères » permettant de décrire une collection de données. La nuance avec face est parfois ténue : Leibniz faisant la découverte des liens entre les diverses disciplines, ou thèmes disait : on a « besoin de beaucoup de renvois, la plupart des choses pouvant être regardées de plusieurs faces » (Damien in Schaer, 1996).

Il nous semble que « face » devrait s’utiliser plutôt en cas de construction « interne » : le domaine (quand il existe) présente ses faces, ses aspects, tel qu’il les conçoit.
Facette correspond plutôt à un modelage extérieur, pour rendre plus séduisant ou plus adaptable.

Facettes d’information

La polysémie du terme information a été souvent abordée. Nous aborderons simplement une différence dans l’approche du Capes Documentation, telle qu’elle nous semble perceptible dans les actes du colloque Erté de 2008 (Chapron et Delamotte, 2008)[2] : alors que l’approche des « documentalistes » s’oriente vers une information connaissance et une information renseignement, les tenants des sciences de l’éducation, sans délaisser ce sens, y ajoutent celle de nouvelles issues des médias. En France, la presse à l’école, la critique des contenus des médias sont contenues dans les objectifs donnés aux enseignants documentalistes, mais en sortant à notre sens de l’objectivité rigoureuse du documentaliste, car devant tenir compte des valeurs dominantes du contexte.

Facettes de la culture

Nous insisterons plus sur la notion de culture et sur ses implications sur la culture de l’information.

Après plusieurs approches, générales (Chante, 1996), orientées vers la culture de l’information (Chante, 2010 ; Chante et De Lavergne, 2010) et la culture technique ( De Lavergne et Chante, 2008) nous pensons que l’on peut avancer une typologie, que nous combinerons avec les distinctions que fait Claude Baltz entre culture de l’information, culture numérique, cyberculture (Baltz, 2012).

  • Culture comme civilisation (genre de vie d’une société orientée sur un objet), dont l’inverse serait a-culturé.  C’est la façon dominante, jugée normale de vivre d’une société, c’est aussi la façon d’idéaliser l’objectif donné par les dirigeants à la société (la culture numérique peut être une façon de vivre en utilisant le numérique, et d’y adapter ses principes, mais c’est aussi un taux de connexions et d’équipements à atteindre pour rattraper les américains). On pourrait penser à la culture numérique définie par M. Doueihi : « de l’informatique au numérique, c’est le passage de la technique à la civilisation » (Doueihi, 2011).

  • Culture comme connaissances (ensemble des connaissances d’une personne ou d’un groupe), dont l’inverse serait inculte. C’est la façon de posséder des savoirs pour être « bien dans sa peau », « bien dans son milieu », « bien dans son travail ». Ce serait la culture informationnelle fondée sur « des connaissances spécifiques en doc, habiletés informationnelles, accompagnées d’un regard critique et la compréhension aiguë de la place de l’information dans la vie professionnelle et sociale comme dans la vie personnelle » (Baltz, 2012). « La culture informationnelle représente le savoir sur le savoir » (Baltz, 2012).

  • Culture comme éducation (en métaphorisant le sens de « faire pousser, cultiver, dans un sens agricole »  (Chante, 1996), dont l’inverse  serait « esprit en friches ». Ce serait la culture de l’information au sens du colloque ERTE, concept qui a une connotation pédagogique dès les origines, qu’on a vu apparaître dans le manifeste ABCD pour la culture de l’information : « L’éducation à l’information devrait donner une culture à l’information, former à la maitrise des concepts, savoirs et usages » (ABCD, 1996).

  • Culture comme culte , une sacralisation  dont le danger est la perte de sens critique , dont l’inverse serait le septicisme : ce pourrait être la notion de cyberculture « dans un premier temps positionnée comme la culture d’une société façonnée et fascinée par le modèle cybernétique »  et qui « considère mainenant « le statut de notre « être-au-monde informationnel », du fait que nous sommes faits d’information, que notre rapport au monde est informationnel » (Baltz, 2012).

Durable

Il nous est apparu intéressant, au regard de la thématique de ce colloque, de nous interroger également sur le terme « durable », terme lui aussi plurivoque tant son utilisation est massive et généralisée dans différents domaines et secteurs d’activités. L’adjectif « durable », dans sa définition courante, signifie qui s’inscrit dans la durée ; il s’emploie pour qualifier la nature stable, persistante et résistante d’un phénomène. Ces dernières années, c’est à travers l’expression « développement durable » que le terme « durable » est devenu un véritable phénomène… de mode. Quel paradoxe si l’on considère le caractère évanescent ou tout au mieux cyclique d’une mode !  Le développement durable s’entend comme un (une) mode d’expansion respectueux de l’environnement par « une utilisation prudente des ressources naturelles afin de les rendre durables dans le long terme » (Dictionnaire Larousse, 2013).

Il prend donc une dimension économique, politique, sociale, devenant l’idéologie  prospective, celle qui serait la seule à penser au futur.

Cet engouement pour le développement durable a été accentué par l’adoption en 2005 de la Charte de l’environnement qui a promulgué les principes du développement durable comme un droit fondamental de la constitution française, au même titre que les droits de l’homme et du citoyen et des droits économiques et sociaux.

De fait, l’environnement s’immisce dans un duo société-économie qui nous a conduit vers une surconsommation généralisée. En effet, les campagnes marketing annuelles voire semestrielles des fabricants annonçant une révolution technologique, des prix attractifs, des garanties éphémères poussent les clients à acheter plutôt que réparer. Les produits sont de plus en plus perçus comme du jetable impactant directement notre environnement. C’est donc dans la lutte contre les stratégies commerciales des industriels qui ont atteint leur paroxysme par la conception et diffusion de produits dont l’obsolescence est programmée que s’exprimerait le « durable ». L’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ADEME) considère l’obsolescence programmée comme « stratagème par lequel un bien verrait sa durée normative sciemment réduite dès sa conception, limitant ainsi sa durée d’usage pour des raisons de modèle économique ». Cette charte de l’environnement vient ainsi déconstruire le duo société-économie, au sein duquel l’économie a pris largement le dessus pour tenter de reconstruire une triade société-environnement-économie dont les intersections devraient conduire à penser de nouveaux modèles à la fois vivables, viables et équitables. En d’autres termes reconstruire des modèles respectueux de notre écosystème. En ce sens cette charte reprend les principes du pragmatisme puisqu’il s’agit concrètement d’une contribution volontaire de l’homme à sa propre évolution en déconstruisant un modèle néfaste pour son développement pour en reconstruire un nouveau, plus respectueux des générations futures.

Mais quelle place l’information peut-elle prendre dans cette démarche ?

D’abord au niveau du système d’information qui revendiquerait les qualités du durable. Nous évacuerons les illusions extrémistes, qui pourrait dire qu’il faudrait se passer des ordinateurs couteux en électricité, comme du papier, cause de forêts détruites, et nous orienterait vers les rêves de De Rosnay d’une communication entre télépathes, ayant sû développer des zones nouvelles du cerveau humain (Rosnay De, 1995) ! Plus sérieusement, la notion de développement durable a également eu des répercussions sur les systèmes d’information : le « green information technology », traduit par le Journal officiel français en éco-TIC (Foucard, 2010). Ces éco-TIC doivent désormais être conçus afin de réduire les effets négatifs de l'activité humaine sur l'environnement, notamment par l’utilisation d’un matériel adapté aux besoins (au lieu d’ordinateurs utilisés à 10% de leurs capacités), le partage des matériels, la lutte contre les positions de monopole, des politiques d’emploi.

Au plan des entreprises, il suffit de faire une simple recherche sur internet[3] de l’expression « développement durable » pour vérifier ce fait. Aux informations de type institutionnel et gouvernemental se mêlent les démarches inhérentes au développement durable de grands groupes industriels (Philips, Lafarge, Vinci, Alstom…) qui tentent de se racheter à grands coups marketing une « image propre ». Le mot d’ordre pouvant être résumé par leur volonté de préserver l’équilibre entre réussite économique, protection de l’environnement et responsabilité sociale, ces principes seraient désormais au cœur de leur culture d’entreprise… La politique du « pollueur-payeur » a vite été comprise par les industriels, des débats ont d’ailleurs eu lieu pour durcir les sanctions financières à l’égard des « mauvais élèves » en écologie. Le projet de loi discuté en avril dernier au sénat vise à faire de l’obsolescence programmée un délit. De prime abord, nous pourrions croire à des rétroactions positives des acteurs économiques, quand bien même celles-ci seraient motivées par les pénalités financières. Or de nouveaux acteurs – spécialisés en développement durable – ont fait leur apparition, notamment des cabinets d’expertise comptable dont les interactions permettent au système de retrouver sa structure initiale. Ce sont ces nouveaux acteurs qui entretiennent l’homéostasie du système.

A un deuxième niveau, il peut s’agir d’avoir une information « durable ». Pour l’obtenir, il faut lutter contre l’info-pollution que nous envisageons selon trois aspects. Traditionnellement en information-documentation, une information polluante s’emploie pour désigner un contenu non pertinent, un apport de connaissances qui s’avère être faux. Cette pollution informationnelle peut également venir de sources polluées, type de pollution en plein essor. Grâce à internet et aux outils du Web 2.0, chacun peut publier du contenu informationnel sans pour autant avoir les connaissances adéquates : rumeurs et désinformations sont désormais légion sur la toile. Les problèmes liés à la validité de l’information sont devenus récurrents. Tant et si bien que les fondateurs du Web Sémantique (Berners-Lee & al., 2001) intègre cette notion de validité de l’information au sein de son architecture, le Web ne pouvant atteindre son plein potentiel sans la confiance des utilisateurs dans les informations trouvées. Enfin la densité même des informations  pose problème : une pollution dépend du taux de présence d’un élément dans un milieu. Leibniz, vers 1675-1680, deux cent ans après l’invention de l’imprimerie, était affolé par le nombre d’ouvrages qui en découlent. Et Robert Damien a évoqué « les maladies de l'intelligence active  » provoquées par l’immédiateté de l’accès et la facilité de l’utilisation du livre dénoncées par Cabanis  dans son projet de bibliothèque universelle : il y a trop d’ouvrages, il éprouve une « stupéfaction stupide devant la quantité des livres... Le nombre de livres menace de nous étouffer » (Damien, 1996, p. 507). Internet fait tendre vers l’infini cette multiplication qui a pour conséquence les répétitions constantes, la perte de temps. L’utilisateur est aussi responsable d’une pollution lorsqu’il n’utilise pas les informations qu’il accumule, parfois par manque de discernement dans sa collecte devenue trop facile (le plénomène existait peu avant la photocopie, quand  la collecte passait par la copie manuelle des articles), mais aussi, c’est le cas dans les entreprises, par des décideurs qui ont plus confiance en « leur flair » qu’en toutes les données récupérées. Il faut penser aussi à des problèmes de capacité de traitement, problèmes matériels qui sont peut être plus facile à résoudre : les croisements de données à des fins de repérage manquent de précision, que ce soit dans l’entreprise ou dans le renseignement « de sécurité ». Et pour revenir à la notion de culture évoquée plus haut, il faut distinguer les données chiffrées, «  observations et constructions quantifiées de la science et de la technologie » (UNISIST, 1971) et l’information, « d’un ordre supérieur à celui de la données… plus complexe » (Machlup et Marsfield, 1983).

Intelligence économique : développement durable de l’information et de la communication

Pour l’entreprise, à partir de la veille, l’information rentre dans une démarche d’IE : comment se servir de l’information à des fins stratégiques ?

Une des difficultés récurrentes dans les dispositifs d’intelligence économique se situe dans la collaboration entre les strates hiérarchiques de l’entreprise, dans les processus de médiation entre les besoins des dirigeants et la cellule de veille.

Différentes études (Pelletier et Cuenot, 2013) ont démontré que la principale faille des entreprises réside non pas dans la protection de son patrimoine matériel (lequel est d’ailleurs de plus en plus immatériel) mais dans les risques relatifs au patrimoine humain. L’homme  et par là même les salariés d’une entreprise sont le talon d’Achille de cette dernière, c’est régulièrement les fuites d’informations sensibles causées par un employé qui finissent par donner un avantage concurrentiel aux entreprises « adverses ». Cette crainte ne facilite guère le partage de connaissances et de savoirs sur l’entreprise. De fait, lors de l’élaboration d’un dispositif de veille, l’équipe managériale reste sur ces gardes et ne révèle qu’une partie des informations ou plus précisément de leurs intentions quant à la surveillance de leur environnement. Or un dispositif d’intelligence économique réussi consiste en « l’habilité à apprendre finement et globalement un environnement complexe et à prendre la bonne décision »  (N. D’Almeida, 2001, p.50-51), mais ceci n’est possible qu’à partir du moment où l’ensemble des acteurs est averti des informations pertinentes à repérer, à analyser, à diffuser. Dans le cas contraire, cela revient à mettre sous surveillance son environnement sans savoir réellement sur quels éléments contextuels porter son attention.

La suspicion et le manque de communication sont ainsi à l’origine de moult échecs en Intelligence Economique. Situation de « double bind » (Bateson & al., 1956) puisque nous avons d’un côté les managers qui ne veulent pas divulguer toutes les informations auprès de leurs subalternes par peur d’éventuelles fuites d’informations, et de l’autre, les professionnels de la veille stratégique qui ne peuvent conduire de manière efficiente la veille sans connaître et comprendre les problématiques de leurs dirigeants. Comme le souligne Jakobiak (2006), les dirigeants devraient prendre conscience du caractère obligatoire de la culture partagée en entreprise. Ces propos rejoignent ceux de Moinet (2011) qui pointe les limites des systèmes de gouvernances des entreprises qui se fondent sur le modèle vertical, et souligne la nécessité de passer d’une entreprise à la hiérarchie verticale à une entreprise à la hiérarchie horizontale basée sur la confiance et les réseaux. Ceci est interdépendant de la culture de l’entreprise et de la volonté politique des dirigeants.

Au sein d’un dispositif d’intelligence économique, l’information doit être perçue comme la source de la connaissance, cette dernière permettant l’action. Pour être pertinente et mener aux « bonnes » actions/décisions, l’information doit être comprise dans un cadre systémique et être contextualisée. C’est cet écosystème informationnel qui confère toute sa valeur à l’information, la rend utile pour des pratiques et des stratégies d’entreprises durables.

La surveillance de l’environnement de l’entreprise est essentielle, le veilleur tient donc une place centrale dans le dispositif d’Intelligence Economique. Le veilleur n’est plus considéré comme un « exécutant »  agrégeant du contenu mais comme un manager de l’information, le situant comme un cadre qui participe pleinement au pilotage stratégique de l’entreprise.

Ce faisant, nous passons du domaine des pratiques informationnelles à des pratiques communicationnelles, changement de facette qui témoigne de l’unité du sujet dans la diversité des axes, et demande, pour utiliser une autre image, un « passage de relais », entre membres des Sciences de l’Information et de la Communication.

La culture de l’information, définie comme un concept à facettes, permettant en tant qu’objet-frontière des pratiques d’inter, sinon de trans-disciplinarité, est impliquée dans  la notion de développement durable, tant au niveau des grands organismes chargés d’initier des changements de comportement au sein du contexte politico-économique que dans les structures éducatives chargées de préparer les esprits à ces changements.

Nous pensons qu’il ne faut pas se contenter d’impliquer les systèmes d’information dans la démarche, mais d’appliquer le concept à l’information elle-même, tant  au niveau  pratique qu’au niveau scientifique, afin de faciliter les recontextualisations, et toutes les démarches heuristiques inhérentes à la science.

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[1] « Un usage passager qui règle une manière de vivre selon le goût du moment ». On a l’impression  qu’on le mélange ( pas le confond, mais le mixe ») avec « le » mode, qui est une forme, une méthode nécessaire à la théorie : Une théorie, c’est d’abord un mode d’explication dominant à un moment donné à l’intérieur d’un groupe de chercheurs répondant à une problématique.Quand le moment change, la problématique, la façon de voir les problèmes ensembles change, mais les problèmes eux mêmes peuvent bien ne pas changer.

[2]  Voir la communication d’Alexandre Serres, « Éducation aux médias, à l’information et aux TIC : ce qui nous unit est ce qui nous sépare » et celle de Jacques Kerneis, « Didactique de l’éducation aux médias et culture informationnelle ».

[3] Recherche menée sur Google le 12 mars 2013.


Auteurs

Alain CHANTE
Professeur en Sciences de l'Information et de la Communication
LERASS-Céric (EA-827)
Université Paul-Valéry Montpellier 3
 
Lise VERLAET
Maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication
LERASS-Céric (EA-827)
Université Paul-Valéry Montpellier 3

Coleta VAISMAN
Maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication
LERASS-Céric (EA-827)
Université Paul-Valéry Montpellier 3


Citer cet article

Chante, A., Verlaet, L., et Vaisman, C. (2013). Culture de l’information, durabilité : objets-frontière pour une conceptualisation à facettes. Actes de la 5ème édition du COSSI "La culture de l'information et les pratiques informationnelles durables", 19-21 juin 2013 - Université de Moncton, campus de Shippagan, Canada.

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